{"id":3570,"date":"2024-11-10T21:30:20","date_gmt":"2024-11-11T02:30:20","guid":{"rendered":"https:\/\/sites.smith.edu\/frn372-fa24\/?p=3570"},"modified":"2024-11-10T21:30:21","modified_gmt":"2024-11-11T02:30:21","slug":"pour-la-defense-de-bel-ami","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sites.smith.edu\/frn372-fa24\/pour-la-defense-de-bel-ami\/","title":{"rendered":"Pour la D\u00e9fense de Bel-Ami"},"content":{"rendered":"\n<p>9 Juin, 1885<\/p>\n\n\n\n<p>In\u00e8s Moreau&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Peu d&#8217;\u0153uvres ont autant attaqu\u00e9 notre profession que <em>Bel-Ami<\/em> de Guy de Maupassant. Le portrait de Georges Duroy, journaliste ambitieux mais sans principes, est aussi percutant que vrai, et pourtant les critiques abondent, choqu\u00e9s par ce qu&#8217;ils appellent son pessimisme \u00ab r\u00e9pugnant \u00bb. \u00ab Il a beaucoup de talent, M. de Maupassant \u00bb, \u00e9crit un critique, \u00bbmais son <em>Bel-Ami <\/em>est bien r\u00e9pugnant, et, dut-on me trouver bien arriere, j&#8217;aimerais mieux lui voir choisir des sujets plus propres. \u00bb (Quisait, Le Gaulois, 2 juin 1885, p. 1) Et par ces mots, notre profession recule devant son propre reflet, se prot\u00e8ge les yeux de la lumi\u00e8re crue que Maupassant a jet\u00e9e sur nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pourquoi cette indignation ? Maupassant lui-m\u00eame a dit de son protagoniste : \u00ab Il ne sait rien, il est simplement affam\u00e9 d&#8217;argent et priv\u00e9 de conscience \u00bb. Duroy, \u00e9crit-il, est une \u00ab graine de gredin \u00bb, une graine de vice qui ne pousse que dans le sol du journalisme (Maupassant, 7 Juin 1885). Une image qui d\u00e9range peut-\u00eatre, mais combien d&#8217;entre nous peuvent dire qu&#8217;ils n&#8217;ont pas, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, senti cette \u00ab graine de gredin \u00bb en eux ? Nous devons affronter la v\u00e9rit\u00e9 inqui\u00e9tante que <em>Bel-Ami<\/em> met \u00e0 nu : la profession que nous pr\u00e9tendons v\u00e9n\u00e9rer est, dans la pratique, souvent loin d&#8217;\u00eatre noble. Prenons, par exemple, la description que fait Maupassant du journaliste qui, au lieu de s&#8217;engager v\u00e9ritablement avec ses sujets, inventait leurs opinions pour satisfaire l&#8217;agenda du journal. \u00ab Alors vous croyez comme \u00e7a que je vais aller demander \u00e0 ce Chinois et \u00e0 cet Indien ce qu&#8217;ils pensent de l&#8217;Angleterre ? \u00bb se moque-t-il. \u00ab J&#8217;en ai d\u00e9j\u00e0 interview\u00e9 cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens, Japonais et autres. Ils r\u00e9pondent tous la m\u00eame chose, d&#8217;apr\u00e8s moi \u00bb (Bel-Ami, chapitre IV). Avec ces mots, Maupassant saisit le c\u0153ur du probl\u00e8me : notre presse n&#8217;est pas seulement corrompue, mais activement trompeuse, peu soucieuse de la v\u00e9rit\u00e9, et encore moins des individus qu&#8217;elle est cens\u00e9e repr\u00e9senter.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens de mes propres d\u00e9buts dans ce domaine. Lorsque j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 engag\u00e9e comme premi\u00e8re chroniqueuse ouvertement f\u00e9minine pour <em>Les Articles de Paix et des Peuples<\/em>, j&#8217;\u00e9tais ravie. J&#8217;envisageais une carri\u00e8re consacr\u00e9e \u00e0 des reportages honn\u00eates, \u00e0 l&#8217;amplification de voix trop souvent r\u00e9duites au silence. Mais au fur et \u00e0 mesure que j&#8217;avan\u00e7ais dans le journalisme, je me suis retrouv\u00e9e de plus en plus isol\u00e9e, non seulement en tant que femme, mais aussi en tant que personne recherchant l&#8217;int\u00e9grit\u00e9 dans une profession o\u00f9 les compromis sont nombreux. J&#8217;ai moi aussi ressenti l&#8217;attrait du succ\u00e8s superficiel, l&#8217;attrait de la richesse qu&#8217;incarne Duroy. Ce n&#8217;est pas une co\u00efncidence que <em>Bel-Ami<\/em> a r\u00e9sonn\u00e9 si fort en moi ; le r\u00e9quisitoire de Maupassant contre notre profession refl\u00e8te mes propres frustrations.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ceux qui appellent cela du \u00ab pessimisme \u00bb, je dis : c&#8217;est bien. Si c&#8217;est du pessimisme que de d\u00e9noncer la rh\u00e9torique fallacieuse et la tromperie int\u00e9ress\u00e9e de notre profession, alors soyons tous pessimistes. N&#8217;avons-nous pas construit cette profession sur les bases du scepticisme, de la recherche incessante de la v\u00e9rit\u00e9 ? Quel crime y a-t-il donc \u00e0 tourner notre regard vers l&#8217;int\u00e9rieur et \u00e0 soumettre nos propres pratiques \u00e0 cette m\u00eame norme ?\u00a0Ou se pourrait-t-il, comme je le soup\u00e7onne, que le r\u00e9alisme de Maupassant nous touche de tr\u00e8s pr\u00e8s ? Peut-\u00eatre son portrait du journalisme est-il intol\u00e9rable pour certains, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu&#8217;il montre \u00e0 quel point nous nous sommes \u00e9loign\u00e9s des principes m\u00eames qui ont pouss\u00e9 nos anc\u00eatres \u00e0 la r\u00e9volution, \u00e0 la guerre et \u00e0 la poursuite incessante de la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, dans tout cela, je trouve trivial de continuer \u00e0 d\u00e9battre de <em>Bel-Ami<\/em> alors que nous avons des sujets bien plus importants \u00e0 traiter. Cette semaine tout juste, j&#8217;ai entendu parler de la signature du trait\u00e9 de Tientsin, qui se solidifie la domination coloniale de la France sur le Vi\u00eatnam. Oui, la France profitera des ressources, mais le peuple vietnamien en paiera le prix, son autonomie \u00e9tant sacrifi\u00e9e sur l&#8217;autel de l&#8217;ambition fran\u00e7aise. Alors que nous sommes ici, accroch\u00e9s \u00e0 nos illusions morales, rappelons-nous que notre propre libert\u00e9 et notre propre justice sont li\u00e9es \u00e0 la libert\u00e9 de tous les peuples, et pas seulement de ceux qui se trouvent \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur de nos fronti\u00e8res. Que cette querelle au sujet de <em>Bel-Ami<\/em> soit donc enterr\u00e9e d\u00e8s demain. Car si nous, journalistes, ne pouvons pas nous confronter aux d\u00e9fauts d\u00e9crits par Maupassant, comment pouvons-nous esp\u00e9rer nous confronter \u00e0 l&#8217;impact des actions de notre nation au-del\u00e0 de ses fronti\u00e8res ? Notre autonomie, nos valeurs, sont ins\u00e9parables de ceux que nous affectons et influen\u00e7ons. \u00c0 mes coll\u00e8gues journalistes, je d\u00e9clare : r\u00e9clamons les id\u00e9aux que nous pr\u00e9tendons d\u00e9fendre. Examinons, \u00e9clairons et n&#8217;ayons pas peur d&#8217;affronter les dures v\u00e9rit\u00e9s, m\u00eame lorsqu&#8217;elles nous sont renvoy\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>In\u00e8s Moreau<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>9 Juin, 1885 In\u00e8s Moreau&nbsp; Peu d&#8217;\u0153uvres ont autant attaqu\u00e9 notre profession que Bel-Ami de Guy de Maupassant. 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